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Le court métrage en Asie: Singapour / interview de Yuni Hadi (Objectifs Films)

Cinquième et dernière étape de notre panorama du court métrage en Asie : Singapour. Rencontre avec Yuni Hadi, fondatrice de la société de distribution “Objectifs Films”, et activiste de longue date pour la reconnaissance du court métrage dans son pays.

Commençons par un résumé de l’histoire du court métrage à Singapour…
Comme dans la plupart des pays, on a vu apparaître les premiers courts métrages, il y a 10-15 ans, lancés par une communauté d’individus unis par une même passion. Ils ne recherchaient rien de particulier en réalisant des courts métrages, si ce n’est le plaisir de tourner. Ce sens de la communauté était rendu encore plus palpable par le fait que chacun rencontrait les mêmes (nombreuses) difficultés. La nouvelle génération est plus consciente du cinéma en tant que business, ce qui est un bien, dans le sens où ils savent mieux gérer leur carrière, mais d’un autre côté ils ont perdu l’innocence et le désir d’expérimentation. La notion du “jeu” est aussi un peu perdue. On peut dire que la communauté qui existait est progressivement devenue une “industrie” depuis que nos films ont gagné des prix dans des festivals partout dans le monde. Certes c’est une reconnaissance, mais il serait inexact de mesurer la qualité d’un film par rapport aux prix remportés.

Depuis combien de temps le court métrage suscite-t-il un intérêt conséquent à Singapour ?
10 ans environ, depuis que des “local heroes”, comme Royston Tan ou Eric Khoo ont émergé du court métrage. Auparavant, lorsque des personnes faisaient un court métrage, on ne les appelait pas ainsi. Ils n’étaient pas vus comme appartenant à un tout, on ne les regroupait pas dans une même catégorie, un même format. On les percevait surtout comme des films personnels, dont la finalité n’était pas spécialement d’être diffusés.

Aujourd’hui, comment est perçu le court métrage ? Comme un vrai mouvement artistique ou plutôt comme un pas vers le long métrage ?
La culture singapourienne a un côté très pragmatique, donc le court métrage est souvent vu comme un pas vers le long, une carte de visite. Royston Tan me disait avoir ressenti une pression le poussant à tourner des longs métrages. Il y a l’idée que si l’on n’avance pas vers le long métrage, on sera oublié en tant que cinéaste. Pour ma part, je pense qu’il y a de la place pour le court, je me bats pour qu’il soit respecté comme une expression artistique en soi, et pour sauvegarder sa créativité. J’investis plutôt dans une personne, un artiste, et son œuvre globale, que dans un film pris séparément.

Existe-t-il des structures, des réseaux de cinéastes qui s’entraident pour réaliser leurs films, envoyer ensemble leurs œuvres aux festivals…. ?
Actuellement il y a plus de concurrence entre cinéastes, il y a plus un esprit commercial, donc ils s’entraident moins qu’auparavant. Quand j’ai débuté, les films de Singapour que je découvrais avaient une visibilité réduite, ce qui m’a poussée à créer une sorte de centre de collecte. Je contactais ensuite les festivals pour envoyer ces films, et comme je n’étais pas le réalisateur, je pouvais me permettre d’être plus exigeante et audacieuse, en leur demandant de payer les frais de transport par exemple. Il régnait à cette époque une ambiance de communauté et d’entraide qui a tendance à disparaître. Les cinéastes avec qui je travaillais à mes débuts, et qui commencent à faire des longs métrages, travaillent toujours ensemble. Ils ont débuté ensemble, ont grandi et bâti ces réseaux ensemble, et il leur semble normal de continuer ensemble. Ils soutiennent également de jeunes cinéastes, en produisant leurs courts par exemple, ou en dirigeant des ateliers de réalisation. Il y a une dizaine d’années, nous avions vraiment ce sentiment qu’on construisait quelque chose ensemble, et les cinéastes de cette époque perpétuent cet esprit. Mais pour les jeunes, maintenant que le court métrage est plus reconnu, qu’il y a plus de réalisateurs, plus de films, il y a également plus de concurrence.

D’où vient le financement pour les courts métrages à Singapour ?
Il y a des bourses, entre 40 et 50 par an, attribuées par la Singapore Film Commission. Mais ce système rend les cinéastes moins audacieux car les financeurs ont un droit de regard sur le contenu du film. Ceci dit, le fait qu’il y ait plus de plateformes maintenant, notamment grâce à internet, encourage les gens à faire des films au budget extrêmement limité et auto-financés, mais avec un contenu plus intéressant. Il y a donc de la place pour toutes sortes de thèmes.

Est-il possible d’apprendre le cinéma dans des écoles à Singapour ?
Il y a de plus en plus d’écoles de cinéma : il en existe 5 aujourd’hui, contre une seule il y a 10 ans. Mais tous les élèves sont inquiets pour leur avenir en sortant de ces écoles car il n’y a pas plus de travail pour autant. En fait l’argent et le travail sont surtout dans le milieu de la télévision, et non dans l’industrie du cinéma. Le point fort de ces nouvelles écoles est d’une part qu’elles possèdent les derniers équipements, et d’autre part que les professeurs sont habitués au système des festivals. Chaque école possède un service dédié qui propose leurs films. Par contre, je trouve que l’enseignement dispensé ne prend pas assez en compte l’évolution de l’industrie cinématographique, il manque un certain recul par rapport aux changements que connaît celle-ci.

Y a-t-il un style singapourien ?
Actuellement on constate une certaine nostalgie, surtout dans l’esthétique. Les accessoires, par exemple, vont être des années 80. Ce qui est remarquable, c’est que ce sont les très jeunes réalisateurs qui utilisent cette esthétique dans leurs films, peut-être parce que cela donne une touche romantique, ou qu’un téléphone de style années 80 est plus intéressant à l’image qu’un téléphone contemporain, ou tout simplement parce que cela rappelle leur enfance. En plus, on note des influences d’auteurs comme Wong Kar-wai, et la nouvelle génération montre déjà l’influence de Royston Tan. Une autre particularité des films singapouriens – même si elle passe généralement inaperçue – réside dans la langue. Nous disons souvent en plaisantant que l’on ne peut pas faire de films en anglais, car personne ne comprends l’anglais singapourien, à cause de notre accent. Tous les films sont donc sous-titrés en anglais même si le dialogue est lui-même en anglais. J’ai remarqué un autre phénomène : si vous tournez votre film en anglais, il est perçu comme étant moins “exotique” par les festivals internationaux. Ainsi la majorité des films singapouriens sont tournés en chinois pour apparaître plus “asiatique”, alors que la première langue à Singapour est l’anglais.

Parlez-nous des débuts de votre compagnie, “Objectifs Films”.
A l’origine, l’Objectifs Center était une galerie d’art dédiée à la photographie et au cinéma. Lorsque j’y travaillais, je rencontrais souvent des distributeurs de films des Etats-Unis ou d’ailleurs, et je ne comprenais pas pourquoi personne ici ne faisait le même travail. A l’époque je ne connaissais rien au business d’une telle activité, et je m’y suis formée en travaillant dans le milieu de la télévision. J’ai ensuite créé Objectifs Films en janvier 2006, lorsque de nouveaux investisseurs, qui possédaient déjà une expérience du cinéma et de la publicité, se sont joints à nous.

L’objectif était-il de ne distribuer que des courts métrages singapouriens ?
Non, l’objectif a toujours été de distribuer des courts métrages de toute l’Asie de Sud Est.

Justement, croyez-vous que les pays de cette région doivent se rassembler pour être mieux représentés et plus visibles à l’étranger ?
Au début, les films de ces pays avaient du mal à se faire une place, nous avons donc créé un groupe de soutien, S-Express. Il s’agit d’un programme de courts métrages diffusé dans les différents pays participant. Je suis en charge de la sélection pour Singapour, Amir Muhammad de celle de Malaisie, Chalida Uabumrungjit de celle de Thaïlande (cf interviews des semaines passées). A travers cette initiative, nous nous sommes rendus compte que nous rencontrions tous les mêmes problèmes. Les films sont très différents, tout comme le sont les pays, bien que nous ne soyons qu’à quelques heures les uns des autres, il nous semblait opportun de nous unir. Singapour est l’endroit idéal pour établir notre base car nous parlons anglais, donc la barrière de la langue disparaît pour les acheteurs étrangers.

Y a-t-il tout de même des points communs entre tous ces films du Sud-Est asiatique ?
Ils sont très différents en général. Par exemple, les films malais sont souvent plus impertinents, traitant de thèmes politiques et de questions raciales très présentes dans ce pays. Les films thaïlandais sont plus poétiques, une caractéristique qui vient de leur culture. Ceux d’Indonésie sont souvent difficiles à cataloguer car ils sont beaucoup plus commerciaux et le mouvement de courts métrages indépendants est encore très jeune. C’est donc avant tout la proximité géographique qui lie ces films. Appartenant à une toute petite communauté, il est donc important de regrouper notre distribution, afin de bénéficier d’une plus grande visibilité.

Quelle est votre vision du court métrage ? Comment définiriez-vous sa spécificité?
Une des raisons pour laquelle j’aime les courts métrages est que je trouve incroyable que quelque chose de si “petit” puisse parfois changer notre vision des choses, ou encore si bien représenter la culture d’un pays. J’ai vu récemment un film indonésien nommé “The Anniversary”, il m’a réellement ouvert l’esprit à d’autres façons de voir les choses de la vie – la quête de l’amour, les chagrins d’amour, la famille… Il faut traiter le film comme de l’art. Comme pour chaque genre d’art, il faut faire preuve d’un peu de naïveté, où l’on croit en l’artiste, où l’on peut s’abandonner à lui. Mais il ne faut pas prendre les choses trop sérieusement non plus, quand ce n’est plus “fun” ce n’est plus la peine de continuer. Avec nos cinéastes, on ne parle pas que de cinéma à chaque instant, on sort faire des karaokés ensemble aussi, boire un verre ! C’est ce qui m’inquiète dans l’industrie actuellement : ce sérieux, cette obligation de faire le plus d’entrées possible ou de réussir dans les festivals, sinon ta carrière pourrait être en péril. On pense trop à la carrière, et pas assez au plaisir et à l’art.

Qu’attendez vous des films que vous choisissez pour votre catalogue ?
Je fais confiance à mon instinct et à ce qui me passionne. Car même si un film ne se vend pas au début, il finira par bénéficier d’une alternative à un moment ou à un autre si l’on croit en lui. Au-delà de cet aspect personnel, il y a bien sûr l’aspect marketing. C’est alors plus une question de durée et de potentiel de placement pour nos clients. Pour les chaînes de télévision par exemple, les films ne doivent pas excéder 15 minutes. Nous essayons donc de trouver un équilibre entre ce qui nous touche artistiquement et ce qui va intéresser nos clients. Mais un de nos rôles est aussi de faire connaître notre diversité, afin d’ “éduquer” le public. Nous essayons donc de travailler avec des partenaires différents, comme les musées, afin de placer des films qui ne conviendraient pas aux chaînes de télévision par exemple.

Je crois que vous commencez aussi à distribuer des longs métrages?
Oui, nous avons commencé avec “Gone Shopping”. Nous avons constaté que beaucoup de films indépendants avaient du succès dans les festivals mais ne se vendaient pas, souvent parce qu’ils ne ciblaient pas le bon public. Le marché des films indépendants est un marché de niche, comme l’est celui des courts métrages. La transition nous semblait donc naturelle, d’autant plus que nous distribuons les longs métrages de réalisateurs dont nous avons auparavant distribué les courts.

Propos recueillis à l’occasion du 30e Festival International du Court Métrage de Clermont-Ferrand
Février 2008

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