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Le court-métrage en Asie: la Thailande / interview de Chalida Uabumrungjit (Thai Short Film festival)

Après la Malaisie, petit aperçu de la situation du court métrage en Thaïlande, avec l’interview de Chalida Uabumrungjit, membre fondatrice du groupement “Thai short film” et du “Video Festival”, programmatrice pour le Bangkok International Film Festival, et chargée de projet pour la Thai Film Foundation.

Quelle est la situation du court métrage en Thaïlande ? Ce format est-il prisé des réalisateurs ? Comment est-il financé ?
On dénombre de plus en plus de courts métrages produits chaque année, plus de 400 pour l’année dernière. Les festivals se multiplient, avec des prix à la clef, ce qui incite les réalisateurs à se lancer, surtout lorsque le prix en question s’accompagne d’une dotation en argent. L’argent n’est cependant pas la seule motivation. Notre festival est un des moins bien dotés pécuniairement parlant, mais comme il existe depuis 12 ans, y être récompensé confère un certain prestige. Les réalisateurs envoient leurs films à plusieurs festivals et font une sorte de “chasse aux prix”. Pour certains festivals récents, la dernière tendance est carrément d’envoyer un scénario. S’il leur plaît, ils financent le tournage du film qui sera ensuite projeté en compétition.
Il faut aussi noter que de plus en plus d’écoles permettent d’étudier le cinéma, ce qui explique qu’il y ait plus de réalisateurs.

Justement, le court métrage est-il vu comme un format “d’apprentissage”, un tremplin pour passer au long, ou est-il considéré comme un genre à part entière ?
En effet, à l’origine le court était perçu comme un format réservé aux étudiants, mais ce n’est plus le cas.
On distingue deux types de réalisateurs : des étudiants en cinéma et des amateurs. Ces derniers sont des gens sans formation, mais qui souhaitent se lancer dans le cinéma, sans savoir par où commencer. Ils pensent que le court métrage pourra leur servir de tremplin. S’ils parviennent à décrocher un prix dans un festival, cela leur vaudra une vraie reconnaissance. S’ils n’y arrivent pas, ils auront au moins un portfolio.
Je pourrais ajouter une troisième catégorie : des réalisateurs qui souhaitent expérimenter, s’essayer à un nouveau style. Ils sont conscients que pour cela, le format court est beaucoup plus adapté : ils pourront en effet présenter leurs films dans les festivals, alors qu’un long métrage expérimental a peu de chance d’être distribué.
En ce qui concerne le public, la plupart de gens sont conscients de l’existence des courts métrages, mais ils sont plutôt perçus comme une activité de cinéastes débutants. Par contre, en les voyant, les gens se rendent compte que c’est du sérieux ! Il y a même une émission sur une chaîne câblée qui est dédiée aux courts métrages, mais elle ne montre que des films faciles d’accès, ce qui est tout à fait compréhensible car elle passe sur une chaîne grand public.

Existe-t-il une communauté autour du court métrage ? Des réseaux qui permettent de s’entraider, de mettre des moyens en commun ?
D’une certaine façon oui, il y a des groupes qui se fréquentent parce qu’ils aiment le même genre de film. Le mouvement Thai Short Film par exemple, a commencé comme un groupe de travail qui formait des gens au montage et à la réalisation. Ses membres travaillent souvent ensemble, parfois de façon rémunérée, ils ont des projets en commun, ils partagent les mêmes goûts – ils penchent plutôt du côté de la fiction. Un groupe comme Thai Indie est lui par exemple plus porté sur l’expérimental. Quant à nous, avec notre festival, nous sommes au milieu, nous servons de lien et nous sommes amis avec tous. Donc oui, il y a une sorte de communauté.

Ces groupes organisent-ils des séances pour montrer le travail des réalisateurs au public?
Ils essaient… mais cela n’est pas facile, car si le nombre de films réalisés chaque année augmente, le public n’augmente pas aussi vite !

Ce mouvement est-il essentiellement basé à Bangkok?
Le centre du mouvement est à Bangkok en effet, mais il existe aussi dans les provinces. Nous recevons des films en provenance de toute la Thaïlande, et nous organisons des tournées dans tout le pays. Cela nous permet de constater qu’ailleurs qu’à Bangkok, les gens sont intéressés par le court métrage, et que le mouvement est bien vivant.

Le succès de réalisateurs comme Apichatpong Weerasethakul (membre du jury du festival de Cannes cette année – et depuis, plame d’or à Cannes-) ou Wisit Sasanatieng encourage-t-il la production des courts métrages ? Ces réalisateurs ont-ils un rôle de “grand frère” vis-à-vis des jeunes réalisateurs ?
Cela peut être encourageant, oui, surtout dans le cas de Apichatpong. Ceci dit, il n’a pas eu de vrai succès en Thaïlande, et je ne vois pas une influence évidente sur des cinéastes. Certains de ses collaborateurs ont cependant réalisé leurs propres films, et il a également produit des films, ce qui peut donc témoigner de son investissement et de son soutien au court métrage. Mais au-delà du court métrage, Apichatpong est surtout un exemple pour le cinéma indépendant dans son ensemble, en même temps qu’une illustration des difficultés qu’il connaît. Il est de plus en plus difficile pour un film indépendant d’être diffusé. Prenez l’exemple de “Wonderful Town” de Aditya Assarat, qui a commencé avec le court métrage. Ce film, récompensé à Pusan et Rotterdam, n’a toujours pas été diffusé en Thaïlande, malgré l’accessibilité de son contenu. Il y a donc là un paradoxe ; ces réussites peuvent être encourageantes car les réalisateurs arrivent à trouver plus de financement pour leurs films après avoir été présentés dans des festivals, mais le problème de diffusion en Thaïlande demeure, car même si ces films sont repris par des distributeurs de films d’art et d’essai, ils ne seront pas diffusés en Thaïlande.

Comment expliquer cela ?
L’audience pour les films thaïlandais, même grand public, n’est pas très large. De plus, la Thaïlande est très orientée vers la télévision, et même si le cinéma n’a pas beaucoup de succès, les ventes de DVD et de multimédia domestique en ont beaucoup plus. De plus, l’agitation politique récente fait que les gens ne veulent plus sortir de chez eux, ils veulent rentrer à la maison aussi tôt que possible et y rester en regardant la télé en famille.

Parlons maintenant des écoles – est-il possible d’apprendre le cinéma en Thaïlande, ou faut-il aller à l’étranger ?
Il y a une école qui a été établie dans les années soixante-dix et qui est d’ailleurs en train de renouveler ses équipements… il existe aussi une école privée, dont un des anciens élèves est présent à Clermont-Ferrand cette année, où l’on peut travailler en 35mm… Mais à mon avis, le plus grand problème vient des professeurs, qui sont de la “vieille école”, et veulent voir toujours le même genre de cinéma. Les festivals ouvrent une autre voie, car ils démontrent que des films novateurs peuvent avoir du succès, ce qui prouve qu’un style différent peut voyager et marcher à l’étranger.

Le court métrage est-il soumis à la censure ?
On ne voit pas encore de censure officielle dans le court métrage. Ceci dit, elle existe dans les écoles, où un scénario doit être accepté par les professeurs avant d’être tourné : il est donc là plus question de goût personnel de l’enseignant. Nous avons l’exemple d’un réalisateur qui a gagné notre “prix de la jeunesse”, ainsi qu’un prix à Rotterdam avant de commencer ses études de cinéma, mais qui ne peut pas faire le même style de film au sein de son école. Le système des écoles peut donc être restrictif pour certains jeunes réalisateurs, mais celles-ci préfèrent que leurs étudiants trouvent du travail en sortant, plutôt que de former des artistes sans travail.

Avez-vous l’impression qu’il existe des styles, des thèmes récurrents ? Une touche thaïlandaise en quelque sorte ?
Au début l’influence majeure venait des films grand public, comme ceux de Wong Kar-wai. Mais je pense qu’il y a aujourd’hui plus de diversité, et j’arrive à voir pour quelles raisons tel film a été fait, majoritairement ils sont destinés à être un tremplin vers le long métrage, lesquels sont plus personnels. Apichatpong Weerasethakul a également influencé beaucoup de films expérimentaux, et il y a de plus en plus de documentaires. Pour ma part, ces derniers sont d’ailleurs les plus intéressants que j’ai vus cette année.

Cette année à Clermont-Ferrand, les films d’Asie du Sud-Est sont regroupés au sein d’un même programme. Ce regroupement vous semble-t-il artificiel ou justifié ? Est-ce un avantage ou un obstacle ?
D’une certaine façon c’est une bonne chose car nous nous redécouvrons mutuellement. Ce n’est pas parce que nous sommes voisins que nous voyons nécessairement les films des autres. Moi-même je n’ai découvert les films des pays avoisinants que depuis 10 ans car avant je ne regardais que des films européens ou américains. En ce sens, c’est une bonne chose, surtout pour les films indépendants qui ont beaucoup en commun, qui mènent le même combat… c’est comme une famille dans un sens ! De plus ce regroupement permet une meilleure exposition, même si c’est seulement sur un critère géographique, les films n’ayant pas beaucoup de ressemblance dans le contenu, car ils sont différents culturellement. Peut-être que dans les 10 années à venir ils vont commencer à se ressembler un peu plus.

La production de longs métrages en Thaïlande est-elle bien distincte de celle des courts ou pourrait-elle influencer cette dernière ?
Je pense que c’est différent en termes de distribution : je ne vois pas les courts arriver dans les salles de cinéma, et je me demande où est leur place en réalité. Le court métrage est un bon moyen pour beaucoup de gens d’exercer leurs talents créatifs sans se ruiner, comme un terrain d’essai. Et aujourd’hui, il y a même certains réalisateurs qui continuent de faire des courts métrages même après s’être mis au long, comme Royston Tan. Je pense qu’à l’avenir il y aura moins de séparation entre les deux productions, et certains réalisateurs oeuvreront dans les deux domaines.

Vous êtes donc plutôt optimiste sur l’avenir du court métrage?
Oui, mais la question principale demeure la même : où, comment, dans quelles conditions montrer les courts métrages afin qu’ils touchent un maximum de public et que cela soit le plus gratifiant possible pour les réalisateurs.

Propos recueillis à l’occasion du 30e Festival International du Court Métrage de Clermont-Ferrand
février 2008

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