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Le court métrage en Asie: la Malaisie / interview d’Amir Muhammad

Il y quelques années (2008), j’avais réalisé une série d’interviews à l’occasion du focus sur l’Asie du Sud-Est au festival du court de Clermont-Ferrand, pour le compte d’Asiexpo. Le but était plus ou moins de faire un petit panorama de la situation du court-métrage dans ces pays. Je les remets ici, plus pour les archiver qu’autre chose, même si ça pourra parler certains, il est toujours intéressant de voir comment le format court est perçu par le public dans d’autres pays.

Pour nous parler du court métrage en Malaisie, nous avons rencontré Amir Muhammad, membre du jury international du festival. Né en 1972, il écrit depuis l’âge de 14 ans pour la presse anglophone de son pays. Réalisateur engagé de courts comme de longs métrages, dont la plupart sont interdits en Malaisie, il a été projeté dans de nombreux festivals internationaux, et est une figure incontournable du cinéma indépendant asiatique.

Pour commencer, pourriez-vous nous faire un rapide panorama de la situation du court métrage en Malaisie ?
Je crois que comme dans de nombreux pays, il n’y a pas de chiffres exacts sur la production de courts métrages, il est difficile de savoir combien sont réalisés chaque année. On peut par contre affirmer qu’il y a 10 ans, quasiment personne ne faisait de courts métrages, à l’exception des très rares écoles de cinéma. Grâce au numérique, il y en a aujourd’hui de plus en plus – la plupart des films sont réalisés en vidéo, très peu sont tournés sur pellicule. Il y a aussi plus de compétitions, sponsorisées par de grandes entreprises, ou des chaînes de télévision. BMW organise par exemple chaque année un concours de courts métrages. Deux ou trois chaînes de télévision privées diffusent également des courts. Le plus dur est alors de passer la censure, il est ensuite assez facile d’être diffusé. Les chaînes ne paient pas beaucoup, mais c’est un bon moyen de montrer son travail. Les meilleurs ont aussi la chance de voyager dans les festivals internationaux. Ces cinq dernières années, le festival de Rotterdam est sûrement celui qui a montré le plus de films malais. En Asie, les festivals les plus importants pour le court sont ceux de Singapour, Bangkok, Jakarta, Pusan, et, Hong Kong dans une moindre mesure.

Donc en Malaisie, il est assez facile de voir ses courts métrages diffusés, notamment grâce à ces chaînes privées ?
Oui, car depuis quelques années, le nombre de chaînes en Malaisie a explosé, nous sommes passés de trois à plus de vingt, grâce au satellite. Et bien sûr, elles ont besoin de remplir leurs grilles de programmes ! Il faut simplement passer outre la censure, et répondre à leurs critères de sélection. Tout ce qui est trop expérimental aura du mal à être diffusé.

La censure est-elle dure ? Qu’est-ce que l’on ne peut pas montrer ?
Je pense que la Malaisie est le pays d’Asie du Sud-Est où la censure est la plus dure. On ne peut pas montrer de nudité, de violence trop extrême, employer un langage grossier… Certains sujets qui touchent à la religion ou à la politique sont également considérés comme tabous. Mais la censure officielle est bien définie, et si vous évitez ces sujets sensibles, vous n’aurez pas de problème. Répondre aux critères de sélection des chaînes est finalement plus difficile, et cela constitue un deuxième type de censure, non officiel, et totalement subjectif.

Je crois d’ailleurs que deux de vos longs métrages sont toujours interdits en Malaisie.
Pas seulement mes longs, mes courts aussi ! Mon travail n’a jamais été montré en Malaisie !

L’Etat malais aide-t-il la production de courts métrages ?
Il existe une Commission Nationale du Film qui aide à leur promotion. Ils financent par exemple les voyages des réalisateurs dans des festivals internationaux. Il existe aussi des subventions pour la réalisation de films, y compris des courts, mais je crois que peu de personnes en font la demande car c’est un processus très bureaucratique et assez long.

Est-il facile d’étudier le cinéma en Malaisie, ou les aspirants cinéastes se forment-ils plutôt à l’étranger ?
Si vous voulez une formation solide et complète, je pense qu’il vaut mieux partir à l’étranger. Il n’y a pas grand chose en Malaisie, ni même dans la région. Les pays les plus proches pour étudier sont l’Australie, la Chine ou Taiwan, c’est là où vont la plupart des étudiants. Nous n’avons pas d’école spécialement dédiée au cinéma, mais plutôt des cours d’analyse filmique, ou de techniques de cinéma, que l’on peut suivre dans des écoles de communication ou de journalisme. Il existe des écoles d’audiovisuel, mais elles sont plutôt tournées vers la télévision : la production, le système télévisuel… elles ne vous apprendront pas l’histoire ou l’esthétique du cinéma par exemple. Il existait la “National Film Academy”, mais elle a été absorbée, et n’est plus qu’une composante de la “National Art Academy”. Je crois que c’est ce qui se rapproche le plus d’une école de cinéma à proprement parler.

Existe-t-il une communauté autour du court métrage en Malaisie ? Des réseaux permettant de s’entraider et d’en faire un vrai mouvement ?
Oui, comme il y a peu de réalisateurs de courts métrages, tout le monde se connaît. Il y a aussi des événements réguliers, qui permettent de montrer les films. Cependant, personne ne se consacre au court métrage à temps complet, personne ne pourrait en vivre. Chacun a une autre activité à côté, que ce soit dans le cinéma ou non.

Dans cette optique, en tant que réalisateur reconnu, avez-vous le sentiment d’avoir un rôle à jouer pour aider ce mouvement et les réalisateurs débutants ?
Je préférerais ne pas avoir ce rôle ! (rires) Bien sûr, il est important de s’entraider, mais je préfère que chacun trouve sa propre voie, son propre style, les personnes avec qui il a des affinités… Je ne veux pas que les gens se sentent dépendants de moi, ou qu’ils me prennent comme une référence. Ceci dit, j’ai participé jusqu’à l’an dernier à l’organisation de projections de courts métrages en Malaisie, qui avaient lieu trois fois par an. Je fais également partie de l’organisation de “S-express”, un programme itinérant qui, depuis 2001, permet de montrer en Asie du Sud-Est des films en provenance de la région. Il y a un organisateur par pays, Yuni Hadi, qui représente Singapour, ainsi que Chalida Uaburumgjit qui représente la Thaïlande, toutes deux d’ailleurs présentes cette année à Clermont-Ferrand (cf leurs interviews par ailleurs sur le blog).

Cette communauté est-elle surtout basée à Kuala Lumpur, ou le mouvement touche-t-il l’ensemble du pays ?
Oui, malheureusement, les choses se passent surtout à Kuala Lumpur. Cela change doucement, car des universités se développent en dehors de KL. Mais quand bien même, une fois diplômés la plupart des étudiants rejoignent KL pour travailler.

Comment est considéré le court métrage en Malaisie ? Est-il perçu comme un mouvement artistique à part entière ?
Malheureusement, le mouvement n’est pas vraiment pris au sérieux. Il est plus considéré comme un format “d’apprentissage” pour les étudiants ou les débutants. Personne ne fait carrière uniquement dans le court… Une illustration intéressante de cela est le fait que dans la presse spécialisée, les films indépendants, parce qu’ils n’ont pas beaucoup de moyens et peuvent sembler amateurs, sont parfois appelés courts métrages, même si ce sont des longs ! Il y a un manque de considération pour ce format aussi bien de la part des médias que du public, et même de la part de ceux qui font ces films ! Nous n’avons pas encore une tradition de cinéma indépendant en Malaisie, et seuls les films commerciaux sont considérés.

Pensez-vous que cette vision puisse changer dans les années à venir ?
C’est difficile à dire… avec le progrès technique qui sait quels seront les moyens d’expression dans dix ans ? L’idée de faire un court et de le montrer dans des festivals commencent déjà à être dépassée. Aujourd’hui, n’importe qui peut montrer son travail via internet. Un court métrage très controversé a par exemple été diffusé sur le net. Il reprend l’hymne national en y ajoutant des paroles, en rap et en mandarin, qui abordent la discrimination officielle à l’encontre de la minorité chinoise. Cela a causé un scandale national ! Deux à trois millions de personnes ont vu ce film, ce qui en fait le plus grand succès pour un court métrage malais (ce film, intitulé “Negarakuku”, est visible sur le site http://www.youtube.com). L’important est de s’exprimer, quel que soit le média.

Quel type de cinéma est le cinéma malais ? Seulement des films commerciaux, ou le cinéma indépendant parvient-il à trouver sa place ?
L’an dernier, vingt-neuf films malais ont été produits, et cinq d’entre eux étaient des films indépendants, tournés en numérique. Bien sûr, ils ne sont montrés que dans un nombre restreint de salles, ne serait-ce que parce que peu d’entre elles sont équipées pour projeter du numérique.

Diriez-vous qu’il existe un “style malais” ? Une façon de faire des films ou des sujets qui reviennent fréquemment dans les courts de Malaisie?
Parmi ceux que l’on voit dans les festivals internationaux, beaucoup sont assez difficiles d’accès, plutôt lents, plus cérébraux que basés sur l’émotion. En Malaisie, vous pouvez voir des courts avec plus d’action, des drames familiaux ou sentimentaux, avec beaucoup de piano en musique de fond (rires).

Cette année à Clermont-Ferrand, les films en provenance des différents pays d’Asie du Sud-Est sont présentés dans une même rétrospective. Pensez-vous que ce soit une bonne chose, que ces pays doivent s’unir pour être mieux représentés ? Ou n’est-ce qu’un regroupement artificiel ?
Oui ce type de regroupement arrive souvent. J’ai un sentiment partagé à ce sujet… Au final, quelles similitudes existent entre un film malais et un film thaïlandais ? Nous ne parlons même pas la même langue ! Vous savez, l’appellation “Asie du Sud-Est” elle-même est artificielle, excepté bien sûr en termes géographiques. Elle a été créée pendant la guerre froide, au moment de la guerre du Vietnam, pour désigner une région où sévissait la menace communiste. Mais en réalité les pays englobés n’ont pas grand chose en commun. Cependant, nous nous connaissons tous, nous travaillons ensemble, ce n’est pas totalement artificiel. Et si ce rapprochement perdure, peut-être qu’un cinéma d’Asie du Sud-Est émergera effectivement. Prenez l’exemple de l’Union Européenne : qu’est-ce qui rapproche la France et l’Allemagne à la base ? Mais petit à petit, les liens deviennent réels. Pour l’instant, je ne crois pas qu’on puisse parler d’un cinéma d’Asie du Sud-Est en termes artistiques, mais ce genre d’appellation permet d’avoir une meilleur exposition et de se différencier, même si elle est artificielle. Ceci dit, je crois qu’il est important de s’intéresser à ce que font nos voisins. Si vous faites abstraction des frontières, nous ne formons qu’un seul et même territoire après tout, mais nous ne nous connaissons pas si bien. Dans ces pays, nous sommes bombardés de programmes en provenance de Hong Kong ou d’Hollywood, et peu d’importance est accordée au cinéma des autres pays, notamment d’Asie, à l’exception des films d’horreur, car il y a en ce moment une vague de films d’horreur en provenance d’Asie. A vrai dire, je crois que cette image de “cinéma d’Asie du Sud-Est” est plus parlante pour un occidental que pour un habitant de cette région. Mais vous savez, on se place ici sur un plan régional, mais la question se pose aussi au plan national : existe-t-il un cinéma malais ? Il y a tant de films différents !

Vos films, courts ou longs, sont la plupart engagés politiquement. Pour vous, cinéma et engagement doivent-ils aller de pair ?
Oui je crois. A mon sens, le cinéma est un média foncièrement idéologique, tout particulièrement dans des pays comme la Malaisie, où il a avant tout été utilisé, et est toujours utilisé, comme moyen de propagande. Cela se manifeste à tous les niveaux, de la réalisation d’un film à sa réception par le public. Par exemple, en Malaisie, le choix de la langue du film est un acte idéologique, car si vous tournez en malais, vous bénéficierez d’une exemption de taxes, alors que si vous tournez en chinois, vous serez taxé comme un film étranger. Bien sûr, on peut être plus ou moins explicite, mais je crois que l’approche même que chacun a du cinéma est idéologique. Affirmer que le cinéma n’est que du divertissement est en soi une position idéologique !

Quelle est votre conception d’un court métrage ? Qu’en attendez-vous et qu’est-ce qui fait un bon court selon vous ?
Je citerais William Blake : “To see a world in a grain of sand and a heaven in a wild flower, hold infinity in the palm of your hand and eternity in an hour” ( » Dans un grain de sable voir un monde et dans chaque fleur des champs le Paradis, faire tenir l’infini dans la paume de la main et l’Eternité dans une heure”). Ma conception du court métrage est semblable : c’est quelque chose en miniature, mais qui possède de bien des façons, si ce n’est dans sa durée, une véritable ampleur. Beaucoup de courts métrages ressemblent à des longs que l’on aurait raccourcis… Je pense qu’un bon court métrage nécessite une histoire adaptée à ce format. C’est un format à part entière et il faut le considérer comme tel. Trop souvent les courts métrages sont utilisés comme un moyen de montrer ses capacités, comme une carte de visite, et rien d’autre. C’est compréhensible, les nouveaux réalisateurs ont besoin de se faire la main. Mais je pense qu’un bon court métrage est plus que ça.

Propos recueillis lors du 30e Festival International du Court Métrage de Clermont-Ferrand
février 2008

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